Musée de la Vie wallonne

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Focus

Zénobe Gramme

Reproduction photographique du revers d’une médaille éditée pour l’Exposition universelle de 1905

Quand un menuisier habile devient un inventeur de génie

Nous célébrons cette année le bicentenaire de la naissance de Zénobe GRAMME, sans doute l'inventeur belge le plus connu, avec, peut-être, Adolphe SAX, le Dinantais qui mit au point l'instrument joué dans la plupart des groupes de jazz : le saxophone.

Reconnu seulement à la fin de sa vie, il va bouleverser les modes de vie en Occident ainsi que la manière d'y produire des biens, faisant entrer la Révolution industrielle dans une nouvelle phase.

La dynamo, l'invention majeure de Zénobe GRAMME voit le jour en 1869. Or, à l'époque il est un quasi inconnu en Belgique, il sera célébré pour la première fois lorsqu'il est nommé commandeur de l'Ordre de Léopold. Puis un imposant monument est érigé en son honneur entre les ponts de Fragnée et de Fétinne, à l'occasion de l'Exposition Universelle de Liège de 1905.

Il n'est pas davantage reconnu en France où il est pourtant installé depuis de longues années. Et sa renommée n'augmente pas lorsqu'il fonde, en 1894, la Société Gramme qui a pourtant pignon sur rue à Paris. Le dictionnaire Larousse de l'époque propose évidemment une notice sur la dynamo mais le nom de l'inventeur de cette machine révolutionnaire n'y est même pas cité ! Ce manque de reconnaissance s'explique. Zénobe Gramme mène à Paris une vie isolée et discrète. De plus, son invention suscite rapidement de nombreuses applications. Elle permet de mettre en mouvement et d'éclairer les tramways, de développer un nouvel outillage industriel ou encore de converser via le téléphone. Dès lors, les contemporains du génial inventeur ne s'intéressent pas à l'engin qui a servi de matrice à ces innovations qui révolutionnent l'activité productive, comme la vie quotidienne, à la fin du 19e siècle.

Zénobe Gramme naît le 4 avril 1826 dans le village de Jehay-Bodegnée, situé en Hesbaye. Le métier de son père, Mathieu, employé des accises, impose à la famille un certain nombre de déménagements. Après Jehay-Bodegnéé, les GRAMME s'installent dans une ferme de Verlaine, puis à Hannut où leur séjour dure quinze ans et enfin, à Liège. Zénobe a quatre sœurs dont trois vont faire carrière dans l'Enseignement : l'une devient directrice d'école primaire à Huy, une autre directrice d'école moyenne et la troisième directrice de l'école normale d'Arlon.

Enfant intelligent et précoce, le petit Zénobe suit sa scolarité primaire à Hannut. Il est un élève moyen car il évite tout effort de mémoire et ne brille pas en orthographe. Cependant, il conservera de cette période un bagage suffisant en arithmétique et en dessin, deux disciplines qui lui seront bien nécessaires ultérieurement. À neuf ans, il crée sa première invention : il construit dans une étable un refuge pour ses lapins qu'il enferme à l'aide d'un loquet en bois, à secret connu de lui seul, d'un mécanisme parfait.

Contrairement à ses parents et ses sœurs qui lisent beaucoup et passent leurs soirées à discuter, Zénobe est attiré par les travaux manuels. Il passe ses heures de loisirs chez un voisin menuisier et observe le travail des ouvriers. Il réussit à s'y faire engager rapidement. Le premier jour, il déclare qu'il veut réaliser un escalier. Son patron lui réclame un plan. Le lendemain, il revient avec un plan réalisé avec l'aide de ses sœurs et construit un petit escalier de bonne facture.

Progressant rapidement dans le métier, Zénobe Gramme se spécialise dans la fabrication et l'installation de rampes pour les demeures liégeoises. Son patron de l'époque loue son zèle et son professionnalisme, il en ira de même lorsqu'il exercera son métier de menuisier à Paris.

En 1849, la famille Gramme se fixe à Liège. Zénobe y suit pendant deux ans les cours de l'Ecole industrielle communale. Il remporte des prix dans les disciplines de la géométrie appliquée, de géométrie des courbes et de mécanique. Il a 23 ans, il rêve de découvertes et d'invention.

Au mois d'avril 1855, le jeune ambitieux quitte définitivement Liège. Il cherche en vain une situation une situation à Bruxelles, se rend à Paris, Lyon et Marseille. Durant ce périple de plusieurs semaines, il survit avec 40 centimes par jour. Epuisé par l'anémie, il manque de perdre la vue.

Revenu à Paris, Zénobe Gramme trouve un emploi dans un grand atelier de menuiserie. Il épouse une couturière avec laquelle il s'était fiancé à Liège, Hortense Nysten restée veuve avec une fille. Il rencontre par hasard un contremaître qu'il avait connu à Bruxelles. Celui-ci travaille dans un vaste atelier où l'on construit des appareils magnéto-électriques de Nollet destinés à l'éclairage des phares. Il réussit à faire embaucher Zénobe dans cette société nommée « l'Alliance » comme ouvrier modeleur et pour y fabriquer la partie menuiserie de ces machines. Rapidement, sa curiosité aigüe lui permet de mieux connaître les machines Nollet que tous ses compagnons. En vertu d'une autorisation spéciale, il passe ses jours de congé à l'atelier où il s'intéresse particulièrement au fonctionnement des aimants.

Développant ses propres théories, Zénobe Gramme perfectionne les machines Nollet et invente un régulateur pour les lampes à arc. Il propose à « l'Alliance » de lui céder ces innovations moyennant certaines conditions. Essuyant un refus, il claque la porte.

En 1864, il entre au service de l'ingénieur français Ernest Bazin qui avait fondé à Angers une société pour l'éclairage électrique des ardoisières. Le menuisier de talent est fortement impressionné par l'ingéniosité de Bazin qui s'appuie sur une forte instruction technique.

Rentré à Paris en 1866, Zénobe GRAMME continue ses recherches au domicile alors que son épouse continue ses activités de modiste et sa belle-fille celles de fleuriste. Lorsque son épouse l'interrompt dans ses réflexions il suffit qu'il lui dise : Dji tûse, Hortense (je médite, Hortense) pour que son épouse liégeoise s'éclipse pour le laisser travailler.

Contraint de reprendre son métier de rampiste pour participer contribuer aux finances familiales, il reste obsédé par le mystère de la force électrique. En 1867, il prend un brevet pour des dispositifs de machines à courant alternatif mais ces inventions ne le satisfont pas.

L'année 1869 sera celle de la consécration. Il abandonne sa profession alimentaire. Improvisant un laboratoire dans sa cuisine, il se met à l'œuvre, équipé d'une planche de gutta-percha, de deux aimants et de quelques kilogrammes de fil de cuivre.

Soutenu moralement par sa femme et sa belle-fille, il met du temps à parachever sa dynamo. Une fois celle-ci terminée, il doit déposer un brevet et trouver des financements pour produire et commercialiser son invention.

Avant l'invention de Gramme, ce qui retarde l'utilisation de l'électricité, c'est la difficulté de produire régulièrement des courants de grande intensité de manière économique. Dès lors, les applications électriques se limitent aux télégraphies terrestres et sous-marines et aux dépôts métalliques (argenture). Dans son brevet de 1867, l'inventeur signale déjà la possibilité de l'activation des électro-aimants inducteurs par le courant des bobines induites.

Il s'agit alors pour le menuisier de convaincre les hommes de sciences de la valeur de son invention et de séduire les hommes d'affaires pour pouvoir financer sa fabrication en série. Ces démarches sont laborieuses ; Gramme se heurte à l'incompréhension et au désintérêt. Mais un mécène lui donne cent francs – une somme pour l'époque- nécessaire à l'obtention du brevet.

Zénobe Gramme présente le prototype de la dynamo devant l'Institut de France. La machine, dont le brevet est déposé le 22 novembre 1869, ressemble à un fer à cheval entre les pôles duquel tourne, au moyen d'un système d'engrenage, un anneau de fer entouré d'une hélice en fils de cuivre ; deux axes de cuivre jouent le rôle de frotteurs servant de collecteurs aux courants induits. Ce n'est qu'après avoir construit ce prototype que Gramme en dresse les plans, à l'inverse de la manière de travailler de beaucoup d'inventeurs.

Survient la Guerre franco-prussienne de 1870. Gramme obéit aux supplications de se femme et de sa belle-fille. Il prend le train et se réfugie à Arlon, chez sa sœur qui y dirige l'Ecole Normale. Mais ses plans sont restés dans le train ! Il fait télégraphier partout. Une voyageuse qui avait préservé sa valise lui restitue les précieux documents par voie postale. Hébergé par sa sœur de septembre 1870 à juin 1871, l'inventeur continue ses calculs et ses plans qu'il reporte sur de grandes feuilles d'un mètre carré.

Rentré à Paris, Zénobe Gramme continue son travail scientifique avec acharnement. De nouvelles inventions sont à mettre à son actif : la première machine industrielle pour galvanoplastie (1872), la première machine industrielle pour l'éclairage (1873) et la machine appelée « type normal ou d'atelier » qu'il conçoit et construit lui-même (1874). Mais il ne s'arrête pas là. L'ancien menuisier présente plusieurs communications à l'Institut de France. Sans l'aide d'aucun collaborateur, il crée encore des appareils spécifiques pour la tannerie, le traitement des mélasses, la fabrication de parfums, etc.

C'est à Zénobe Gramme qu'on doit attribuer le premier rang parmi les inventeurs qui ont transformé les anciens modes de production de lumière artificielle. En 1877, on compte déjà 350 dynamos alimentant des régulateurs à arc et éclairant 110 ateliers. Alors que la lampe Edison ne fera son apparition qu'en 1880.

Durant près de vingt ans, Gramme se voit décerner de nombreuses distinctions : Médaille d'Or à l'Exposition de Lyon (1872), Médaille d'or à l'Exposition de Saint-Pétersbourg (1875), Croix de la Légion d'Honneur (1877), Grand prix de l'Exposition de Paris (1878), Croix de Chevalier de l'ordre de Léopold (1882), Croix d'officier de l'ordre de Léopold (1889), etc.

Malgré cette pluie d'hommages, Zénobe Gramme ne devient pas orgueilleux. Il reste fidèle à ses racines. D'ailleurs, la langue parlée à son domicile reste le Wallon. Il revient régulièrement au Pays pour rendre visite à sa famille, à Arlon, à Huy et à Liège ainsi qu'à Hannut où il vécut une bonne partie de sa jeunesse. Fortune faite, il n'oublie personne et contribue à améliorer le quotidien de ses sœurs et de ses parents par de généreux dons.

Sa chère Hortense tient les comptes de la famille durant la période de prospérité comme elle le faisait à l'époque des vaches maigres. Tombée malade, elle peut compter sur les soins constants de son époux jusqu'à son décès qui survient le 1er janvier 1890.

Remarié, Zénobe Gramme s'éteint à Paris le 20 janvier 1901. Le petit menuisier hesbignon, devenu inventeur de génie, a totalement bouleversé le mode de vie de ses contemporains. Et les innovations dont il fut le père rythment toujours notre quotidien.

Zénobe Gramme tout comme Ernest Solvay, Joseph Jaspar incarne cette génération d'autodidactes, de « bricoleurs de génie » qui vont laisser la place aux ingénieurs car, après 1870, la perspective change. L'électricité, la chimie demandent de plus en plus de connaissances scientifiques pour être appliquées à l'industrie. Jusqu'alors, « sciences » et « techniques » évoluaient plus ou moins séparément ; l'industrie a de plus en plus besoins de la recherche scientifique, car on ne conçoit plus de produire dans les ateliers sans préalablement développer les idées dans des bureaux d'études replis d'ingénieurs; c'est aussi l'époque du développement des laboratoires attachés aux usines, et directement installés au sein de ces fabriques.

Fabrice Meurant-Pailhe

Responsable du Fonds d'Histoire du Mouvement wallon

Légendes des illustrations :

  1. Reproduction photographique du revers d'une médaille éditée pour l'Exposition universelle de 1905 à Liège, représentant Zénobe Gramme assis sur une enclume devant un établi et consultant un livre, Liège, vers 1920. MVW-2047578
  2. Dynamo, modèle A (atelier) ayant servi à la fabrication des premières dynamos industrielles, 1877. Cette pièce est exposée dans le parcours permanent du musée. MVW-5014069
  3. Buste en bronze de Zénobe Gramme sur piédouche réalisé par Mathieu Moreau, vers 1910. MVW-5036317.
  4. Portrait de Zénobe Gramme. Photographie sur une plaque de verre blanchie dans la masse, Paris, 1877. MVW-5036320
  5. Montre à gousset à remontoir en or ayant appartenu à Zénobe Gramme. Le couvercle du boîtier est gravé des initiales Z.B en gothique sur fond guilloché. Paris, fin du 19e siècle. MVW-503629
  6. Montre à gousset à remontoir en or ayant appartenu à Zénobe Gramme. Le couvercle du boîtier est gravé des initiales Z.B en gothique sur fond guilloché. Paris, fin du 19e siècle. MVW-503629
  7. Secrétaire-scriban ayant servi à Zénobe Gramme. Pliable, il est conçu sur pied haut, avec abattant et compartiments de rangement, Paris, 1870-1880. MVW-5036330
  8. Secrétaire-scriban ayant servi à Zénobe Gramme. Pliable, il est conçu sur pied haut, avec abattant et compartiments de rangement, Paris, 1870-1880. MVW-5036330

Pour en savoir plus :

Inauguration du monument élevé à la mémoire de Zénobe Gramme à Liège le 7 octobre 1905, Imprimerie Nouvelle, Bruxelles, 1905.

Jean PELSENEER, Zénobe GRAMME, Bruxelles, Office de publicité, 1944.

Zénobe Gramme 1826-1901, Imprimerie Georges Thone, 1901.

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