



Focus sur l'immigration italienne
« Toute émigration commence par un voyage, par une césure dans l'espace et le temps… ». C'est ainsi que Girolamo Santocono entamait son roman Rue des Italiens, un témoignage poignant sur l'immigration italienne en Belgique dont on célèbre le 80ème anniversaire !
Un anniversaire, comparable à un devoir de mémoire, auquel le sociologue Marco Martiniello rendait hommage le 25 juin dernier lors de sa participation au spectacle « Une bande sonore à l'immigration italienne en Belgique ». Quand il évoque ce chapitre de notre histoire, il met en évidence le fait que « Aujourd'hui, plus personne en Belgique ne considère que les Italiens pourraient un jour ne plus être là. Ils font partie du paysage belge »[1]. Et c'est presque devenu une évidence…
Une immigration progressive…
« L'apport italien de main d'œuvre reste à ce jour le plus important phénomène migratoire que la Belgique ait connu. Dans les années 1970, la colonie italienne a frôlé le chiffre-record de trois cent mille ressortissants, ce qui n'avait encore été égalé par aucune communauté étrangère […]. A ces ressortissants de nationalité italienne, il convient […] d'ajouter tous ceux qui sont devenus Belges par option, naturalisation, mariage, ou à la suite de la « loi Gol » et des autres lois modifiant l'acquisition de la nationalité[2]. »
Le XIXe siècle est généralement admis comme la période durant laquelle la communauté italienne s'est constituée en Belgique. En 1910, on dénombre un peu moins de 4.500 Italiens répartis essentiellement entre Bruxelles, Liège et Anvers. Cette communauté italienne, précédant la Première Guerre mondiale, est principalement représentée par des individus exerçant des petits métiers, des musiciens, des gantiers…
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, parallèlement à ces immigrés « individuels » se dessine « […] une immigration collective de travailleurs italiens appelés à travailler […] sur des lignes de chemin de fer […] à des conditions que les autochtones refusent[3] ». La plupart des Italiens résidant sur le territoire belge sont présents pour améliorer leurs situations financières. Peu après la montée du fascisme avec l'arrivée de Mussolini au pouvoir en 1922, « Quelques-uns ont été poussés à l'exil pour des motifs politiques[4]. »
La fin de la Première Guerre mondiale provoque une immigration massive en Belgique qui « […] souffre d'un manque cruel de main d'œuvre et les Italiens affluent en nombre pour combler les vides dans le domaine des industries et des mines […]. Dans ce dernier secteur un accord est conclu par la Fédération charbonnière de Belgique dès 1922 pour recruter officiellement en Italie des candidats mineurs.[5] » Progressivement, ce sont près de 30.000 Italiens installés sur le territoire qui forment une communauté participant activement à la reconstruction économique du pays, notamment dans les charbonnages…
La communauté italienne durant la Seconde Guerre mondiale
La constitution d'une colonie en Belgique regroupera des Italiens opposés par leurs convictions idéologiques. « La politique de l'Axe Rome-Berlin va évidemment favoriser les fascistes de la colonie qui […] profiteront de rations […] de denrées alimentaires […] par les soins du consulat ! Les antifascistes de Belgique, quant à eux, seront massivement arrêtés en 1940 pour, ensuite, être livrés à la déportation allemande vers les camps de la mort… Un grand nombre d'antifascistes auront cependant un rôle actif pendant la guerre et rejoindront la Résistance belge. »[6]
L'économie italienne d'après-guerre est en berne ! Les productions industrielle et agricole se sont effondrées, « le commerce intérieur est paralysé par la pénurie des denrées […] et […] par la destruction du réseau des transports. Les liens étroits avec l'Allemagne, le blocus du temps de guerre et l'autarcie ont complètement désorganisé le commerce extérieur. Le budget connaît un tel déficit que les dépenses sont quatre fois supérieures aux recettes. »[7]
En dépit de mesures ponctuelles telles que l'instauration d'une indemnité de contingence et l'augmentation faramineuse des allocations familiales, l'inflation et le chômage endémique plongent de nombreux foyers dans une situation d'indigence et de précarité ! Le chômage explose et l'économie est minée par le marché noir… L'aide des Alliés, et plus particulièrement des Etats-Unis lui ouvrant un crédit de cent millions de dollars en denrées alimentaires américaines, va changer la donne ! Deux axes deviennent la priorité du pays : la reconstruction nationale et la lutte pour le retour à la démocratie dans l'intérêt d'une Europe plus solidaire.
Le protocole italo-belge de 1946
Les solutions d'assistance ne s'éternisent pas. L'Italie doit se prendre en charge et assumer sa part de responsabilités. Elle ratifie le Traité de Paris, adhère au Plan Marshall et au pacte atlantique, accords et traités lui permettant de retrouver sa place au sein d'un espace européen ! Le 23 juin 1946 à Rome, c'est un protocole signé avec la Belgique qui permettra, toute proportion gardée pour chaque état, de sortir du marasme économique d'après-guerre…
En synthétisant les propos de cet accord : 50.000 travailleurs italiens arrivent en Belgique pour pallier le manque de main d'œuvre dans les mines ! En échange, la Belgique envoie du charbon à l'Italie pour soutenir sa relance économique…
Les textes et leur enregistrement auprès de l'Organisation des Nations Unies seront officialisés le 8 novembre 1948.
« Quand le mépris se moquait de la dignité ! »
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, le nombre de travailleurs miniers belges a fortement diminué aussi ! Les raisons sont multiples : mortalité élevée de la main-d'œuvre sur le front, dangerosité du travail, maladie, salaire faible… en bref, le secteur est bel et bien en crise ! « L'accord charbon » (le protocole de 1946) sera la solution, tant pour l'Italie que pour la Belgique ! Il s'agira également de la principale vague migratoire italienne vers la Belgique…
Cette immigration souvent considérée comme « une réussite » s'est pourtant réalisée dans la douleur pour les Italiens. Anne Morelli met en exergue « deux chocs » subis par les Italiens : le type de travail qui leur est réservé et le logement où ils vont être hébergés. « […] Certes, les affiches placardées en Italie annonçaient qu'il s'agissait d'un ‘travail souterrain dans les mines belges' mais ne donnaient aucun détail sur ce travail […] Il s'agit d'un travail de fond très éprouvant […]. Le contrat type […] ne prévoit aucune période d'initiation […] La première descente de la cage dans la fosse se fait sans préambule et a laissé chez ceux qui ont vécu cette expérience un souvenir impressionnant. Ceux qui refusent de descendre […] sont signalés à la police des étrangers pour rupture de contrat, arrêtés, écroués à la prison de leur arrondissement […] puis regroupés […] en attendant d'être renvoyés en Italie »[8].
Les contrats signés avant leur départ, depuis Milan, stipulaient que les charbonnages dans lesquels ils seraient affectés devaient leur procurer un logement convenable, meublé et à prix modéré. La crise du logement en Belgique ne permet pas d'honorer ces promesses. Pis encore, « […] les Italiens vont être logés dans baraquements de bois, de carton bitumé ou de tôles ondulées, situés sur des terrains vagues, collés aux terrils ou à des voies de chemins de fer, formeront donc le logement convenable promis. »[9] De nombreux Italiens de cette génération considèrent qu'ils ont été vendus au « paradis promis » par l'Italie pour quelques sacs de charbon. Ajoutons à cela un racisme déjà décomplexé jetant l'opprobre sur les nouveaux arrivants, les « macaronis » qui « volent nos emplois » … En 1960, Paul Meyer, réalisateur belge, sortira Déjà s'envole la Fleur maigre, film dramatique traitant le sujet. Le film sera récompensé et marquera également la fin de la carrière de son réalisateur…
En 1956, une enquête de Fédéchar[10] recensait encore 1939 baraquements manquant du confort le plus élémentaire et pourtant, toujours occupés ! De nombreux auteurs « […] arrêtent à 1956 l'histoire de l'émigration italienne vers la Belgique. Cette date coïncide également avec la catastrophe du Bois du Cazier au cours de laquelle 262 mineurs perdent la vie… Cette tragédie permit de mettre en évidence la dangerosité des conditions de travail liée au manque de sécurité dans les mines. Les répercussions permettront, à terme, un meilleur encadrement de la sécurité au travail et mettront fin à l'envoi massif de travailleurs italiens vers les mines…
[…] Si l'émigration officielle est bloquée, le courant migratoire familial et individuel ne se tarit pas pour autant. […] La communauté italienne […] a acquis bon nombre d'habitudes locales, il est encore à étudier tout ce qu'elle a communiqué d'italianité, notamment linguistique et culinaire […] Son image s'est surtout améliorée dans les régions où une forte immigration turque et marocaine s'est installée. »[11]
« Par le petit bout de la lorgnette… »
Dans un podcast diffusé le 2 juillet 2026 sur la Première, Giuseppe Santoliquido[12] tenait les propos suivants : « Mon grand-père est arrivé en 1946, avec dans ses bagages mon père qui était très petit à l'époque. […] Je fais donc partie de cette troisième génération. Je me sens italo-belge comme si c'était une citoyenneté à part entière. […] les deux (nationalités) ont égalité d'importance. […] Je suis chez moi quand je suis en Belgique […] alors qu'en Italie, c'est une identité un peu fantasmée ».[13]
Des propos simples et tellement éloquents ! C'est peut-être aussi cela les bienfaits de l'immigration ? C'est peut-être cette simplicité consistant à ramener une partie de notre histoire aux bienfaits qu'elle nous a apportés ? Sans pour autant oublier notre devoir de mémoire envers celles et ceux qui ont été les liens de ce que notre société a gardé de meilleur…
Et, fait du hasard et d'une actualité plutôt morose, le 80e anniversaire de l'immigration italienne en Belgique coïncide avec le durcissement d'une nouvelle loi votée par le Parlement européen, loi autorisant, avec le soutien des groupes de droite et d'extrême droite, des centres de retour hors UE et des perquisitions…
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Légendes des photos
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Notes
[1] RTBF Actus [En ligne] 80 ans de l'immigration italienne : 'Aujourd'hui, plus personne en Belgique ne considère que les Italiens pourraient un jour ne plus être là. Ils font partie du paysage belge' - RTBF Actus (Consulté le 15 juillet 2026).
[2] MORELLI, Anne, « L'immigration italienne en Belgique aux XIXe et XXe siècles » dans Histoire des étrangers… et de l'immigration en Belgique, de la préhistoire à nos jours, Bruxelles, Couleurs livres a.s.b.l., 2004, p.201.
[3] MORELLI, Anne, op. cit. p.203.
[4] MORELLI, Anne, « L'immigration italienne en Belgique aux XIXe et XXe siècles » dans Histoire des étrangers… et de l'immigration en Belgique, de la préhistoire à nos jours, Bruxelles, Couleurs livres a.s.b.l., 2004, p.203.
[5] MORELLI, Anne, « L'immigration italienne en Belgique avant 1946 » dans Siamo tutti neri ! Des hommes contre du charbon, Bruxelles, Institut d'histoire ouvrière économique et sociale [Seraing], 1998, p.153.
[6] MORELLI, Anne, La participation des émigrés italiens à la Résistance belge, Roma, Ministero Affari esteri, 1982.
[7] FAVRY, Claude, « L'économie en danger » dans La Cantine des Italiens, Liège, Editions Labor, 1996, p.30.
[8] MORELLI, Anne, « L'immigration italienne en Belgique aux XIXe et XXe siècles » dans Histoire des étrangers… et de l'immigration en Belgique, de la préhistoire à nos jours, Bruxelles, Couleurs livres a.s.b.l., 2004, p.208.
[9] MORELLI, Anne, « L'immigration italienne en Belgique aux XIXe et XXe siècles » dans Histoire des étrangers… et de l'immigration en Belgique, de la préhistoire à nos jours, Bruxelles, Couleurs livres a.s.b.l., 2004, p.209.
[10] Fédéchar (Fédération Charbonnière de Belgique) était une association sans but lucratif, et plus précisément une organisation privée, indépendante et professionnelle, regroupant les associations patronales des bassins charbonniers. Elle a été fondée le 17 mars 1909. Elle constituait le groupe d'intérêt des sociétés houillères belges de 1918 à 1993. Son siège central était situé à Bruxelles. (Wikipedia).
[11] MORELLI, Anne, op cit., p.213.
[12] Giuseppe Santoliquido est un écrivain belge d'origine italienne, né à Seraing, est l'auteur du livre « Le Don du Père » publié chez Gallimard en avril 2025.
[13] Propos de Giuseppe Santoliquido recueillis lors du podcast Ma Vie ici, des souvenirs de là-bas, diffusé sur La première (RTBF) le 2 juillet 2026.